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Publié le par Olivier Soz

Malgré le bruit de la télévision, j'entends les autres crier aux fenêtres. Ce sont des fous, il fait deux degrés et ils se mettent à leur fenêtre, uniquement pour ne pas se sentir seul dans leur cellule. Ils font les caïds, certes, mais ce ne sont que des adolescents, sûrement affaiblis, tristes loin de leurs familles, et enfermés ici. Cette idée me rassure un peu. Finalement, ils sont un peu comme moi.

Mon voisin, Nasser, avec qui je n'ai jamais réellement eu de longues conversations, m'appelle à la fenêtre. Nasser vient de Trappes, il est ici car il a séquestré deux personnes dans une cave. Il m'a raconté qu'il s'amusait à leur brûler les ongles avec un briquet et il leur donnait à manger de la pâtée pour chien. Ses victimes ont passé une semaine dans la cave. Je n'en sais pas plus. Il est incarcéré depuis trois mois ici et fait sa peine tranquillement. Personne ne le provoque, je n'ai jamais compris pourquoi. Quelle chance il a de ne pas avoir à se préoccuper des conflits qu'il peut y avoir. Sûrement grâce à ce charisme qu'il dégage...
Quoi qu'il en soit, je n'ai pas envie de répondre. Je mets mon blouson sur la tête pour ne plus l'entendre frapper contre le mur.

Il insiste tellement que je décide de me lever, pour répondre. Mes pieds sont tellement gelés que j' ai mal à chaque pas que je fais. Je me mets devant la fenêtre, sors ma tête entre deux barreaux et je réponds en prenant une voix grave, comme à chaque fois que je parle à cette fenêtre pour me donner un air plus viril.


- Ouais Ouais ? tu veux quoi ?
- Putain tu fais quoi ? t'as mis du temps à répondre.
- Je dormais...
- Ouais sinon tu racontes quoi ?


Nasser paraît sympa, il ne m'a jamais vraiment dérangé. Comme je ne parle pas beaucoup, lorsqu'on s'intéresse à moi, je me laisse aller.

- Rien de spécial, à part que j'ai reçu plein de courrier, ça fait trop plaisir !
- Ah ouais ? t'as des photos de meufs ou quoi ? fais tourner ma gueule !
- Non non j'en ai pas.
- Qui c'est qui t'a écrit ?
- La famille...
- C'est bien, tu leur as répondu ?
- Nan nan, j'attends de recevoir ce que j'ai cantiné, enveloppes, papier, timbres...
- Attends je t'en donne si tu veux
- Ah ouais ? merci ce serait sympa !
- Ok mets ta main tout à gauche jusqu'à ce que tu atteignes la mienne !
- Ok.


Nasser me donne quelques enveloppes, du papier et des timbres. Je me demande si sa bonne action cache quelque chose. Je me souviens de l'expérience de la paire de chaussettes avec Carl.

- Ok, et sinon Olivier, t'as cantiné quoi d'autre ?


Je me disais bien...

- Ah, heu... rien de spécial, un rasoir, des affaires de toilette, un miroir... J'ai reçu un petit mandat donc j'ai pas pu beaucoup cantiner.
- Ok, si tu veux j ai deux morceaux de miroir je peux t'en passer un en attendant.


Je n'ose pas refuser. Une racaille qui refuse un cadeau n'est plus crédible.

- Ouais, vas y, donne.
- Ok mets ta main !


Je mets ma main vers la droite, le plus loin possible. Je sens le miroir, mais Nasser ne le lâche pas.
Je tire et lui dis qu'il peut le lâcher mais au lieu de cela, il le bouge dans tous les sens comme pour me couper la main avec son miroir cassé. Effrayé, je retire mon bras brusquement. Il me demande de remettre ma main en expliquant qu'il avait bougé car il avait peur que le miroir tombe par terre. Cette fois, j'arrive à le prendre, je le remercie et retourne me coucher, le miroir dans la main.

Allongé, j'observe mon visage dans ce miroir. Je n'ai jamais été aussi laid. Mes joues sont creuses, mes yeux rouges et minuscules, ma peau grasse. J'ai toujours été fier d'être un adolescent sans bouton et là, j'en aperçois une dizaine sur mon front.

Je regarde la télévision, dans l'espoir que le sommeil m'emporte avant minuit, heure de la coupure d'électricité sur l'étage des mineurs. Lorsque j'aurai une rallonge, il faudra vraiment que je me fasse ami avec le détenu majeur au dessus de moi !

Ce soir, au programme sur Canal Plus : Le pacte des loups . Pendant le film, le surveillant est passé une dizaine de fois regarder à l'œillet. Les surveillants le font pour vérifier si l'on est bien en vie, donc si on dort, ils nous appellent et frappent à la porte pour que l'on bouge.

Le film est terminé, je regarde maintenant les clips en attendant l'extinction des feux. Si au moins je pouvais m'endormir plus rapidement, le temps serait moins long ! Je m'endors enfin, la télévision allumée.

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